La «Grande mère des montagnes»
La montagne mère
«J'ai demandé à la montagne d'honorer la mère en moi en me permettant de l'escalader.»
L'Everest n'est pas réputé pour faire des cadeaux aux fourmis humaines qui gravissent ses flancs. Depuis 1922, plus de 200 personnes y ont laissé leur vie. Pourtant, en tibétain, on l'appelle Chomolungma, qui signifie «Grande mère des montagnes». L'alpiniste précise: «Pour les Tibétains, c'est une mère protectrice qui accueille l'âme des défunts.» Sylvie aime bien l'image de la montagne mère, puisqu'elle-même, de son propre aveu, reste une maman qu'elle soit à plus de 8000 mètres d'altitude ou sur le plancher des vaches. «Pour ces gens, la montagne est vivante, explique-t-elle. Elle seule a le pouvoir de nous accorder la faveur d'atteindre son sommet.» Heureusement, les mères de cœur ont plus d'une ruse dans leur sac pour parvenir à leurs fins. «J'ai demandé à la montagne d'honorer la mère en moi en me permettant de l'escalader.» Sylvie se remémore ce moment avec un petit sourire en coin, mais je la devine sérieuse. «Pendant l'escalade, je lui parlais, lui laissant savoir que je l'abordais avec les meilleures intentions du monde. Je ne venais pas à elle pour y mourir. Je voulais aller jusqu'au bout, puis revenir auprès de ma famille.»
Et à quoi pouvait-elle bien penser juste avant d'atteindre le sommet? «Pendant la dernière heure de montée, je croyais ne plus pouvoir continuer. À 8000 mètres d'altitude, il y a moins de plaisir et plus de souffrance, ne serait-ce que pour respirer. Je ne voulais pas abandonner, mais je savais que je ne pourrais pas y arriver seule. J'ai alors demandé à ma sœur jumelle, décédée à l'âge de huit mois, et à mon père, mort lui aussi, de m'aider. À partir de ce moment-là, j'ai cessé de lutter pour trouver de l'énergie. Je me suis dit que, si je réussissais, je voudrais à mon tour aider les autres à réaliser leurs rêves.»
Quels sont les projets de cette femme téméraire qui voit loin? «D'abord, je veux être présente plus que jamais auprès de mes filles», explique Sylvie. La cadette, qui a sans doute hérité du goût du dépassement de soi de sa maman, lorgne le Kilimandjaro. Elle a déjà commencé son entraînement sous la supervision de sa mère. Cette dernière souhaite aussi donner des conférences pour motiver et encourager les gens à toujours viser plus haut. Mais, sitôt ses forces revenues, Sylvie Fréchette répondra à l'appel de la montagne... où l'attend celle qu'elle est devenue.
Photo: Collection personnelle (Sylvie en action)
La version originale de cet article a été publiée dans le numéro de décembre 2008-janvier 2009 du magazine Vita.